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BLUES SECRETS : MISSISSIPPI JOHN HURT

Après Charley Patton, Leadbelly et Lonnie Johnson un quatrième article pour cette nouvelle série de portraits consacrés aux légendes du blues. Ces portraits se veulent à la fois des stories, des histoires de vie mais aussi des analyses de style où vous découvrirez tout ce qui façonne le son et le phrasé des légendes du blues. A noter que l’on s’intéresse ici spécifiquement aux guitaristes. Nous sommes toujours avec les pionniers et nous allons à présent découvrir un autre grand du Delta Blues, Mississippi John Hurt.

PLUS SONGSTER QUE BLUESMAN

Avant toute chose et comme pour les articles consacrés aux pionniers, je vous engage à relire l’introduction de cette rubrique Blues Secrets. Elle est consacrée aux hollers qui sont la base du langage blues et dont la trace est encore très présente chez les premiers bluesmen.

Cette fois, retour dans le Delta du Mississippi en 1892. C’est en cette année, le 3 mars plus exactement (alors que l’année 1893 a longtemps fait référence), que John Smith Hurt alias Mississippi John Hurt voit le jour à Teoc, Mississippi.

 Il grandit à Avalon au sein de petites communautés agricoles qui cultivent notamment le coton. La ville de Greenwood n’est pas loin, véritable foyer du blues et lieu de naissance de son contemporain Furry Lewis, célèbre guitariste de country blues. C’est également Greenwood qui abrite la maison où Robert Johnson est décédé en 1938. Hurt est un autodidacte qui commence la guitare à l’âge de 9 ans sur un instrument qu’il surnomme Black Annie.

Pour la petite histoire, il s’agirait de la guitare qu’un ami de sa mère a mise en pension chez les Hurt. En effet, il y réside souvent tout en rendant fréquemment visite à une dame habitant à proximité. Dès que l’instrument est libre, le jeune Hurt en profite largement. Il progresse rapidement et devient un spécialiste du country blues traditionnel. Mais Mississipi John Hurt n’est pas un bluesman tel qu’on l’entend au sens classique du terme mais plutôt un songster avec un riche répertoire de chansons populaires.

DES SOIRÉES DANSANTES AUX SESSIONS A NEW YORK

Il les interprète en ajoutant sa touche personnelle, se forgeant ainsi un style unique qui le rend d’abord célèbre au plan local. Il anime effectivement bien des soirées organisées par ses voisins avec ce répertoire très dansant, un vrai phonographe ambulant à l’époque où la radio n’a pas encore envahi les foyers. C’est ainsi que l’amuseur du samedi soir va avoir l’occasion de se faire connaître, alors qu’il travaille par ailleurs comme ouvrier agricole ou métayer pendant ces années 20.

Il rencontre le fameux violoniste et guitariste de country music Willie Narmour avec lequel il joue et se lie d’amitié. Celui-ci ayant l’occasion d’enregistrer pour Okeh Records le recommande au producteur Tommy Rockwell. D’abord auditionné chez lui, il participe à une première session d’enregistrement à Memphis puis à une seconde session à New York…sous la direction du grand Lonnie Johnson (voir l’article consacré au maitre des maitres dans Blues Secrets).

Ces sessions de 1928 donnent naissance à 14 chefs d’œuvre de country blues et de ballades aux accents gospel. Malheureusement ces enregistrements sont des échecs commerciaux. Puis Okeh Records disparaît avec la Grande Dépression. Hurt retourne à Avalon, retrouve ses activités de métayer et ses soirées dansantes, bon père de famille et géniteur d’une grande famille de…14 enfants! A priori, Hurt est définitivement oublié du grand public. Ce n’est qu’en 1963 que Tom Hoskins, un aventurier collecteur de folkore acharné, guidé par les paroles d’un titre de Hurt, Avalon My Home (Avalon Blues), retrouve son auteur.

MIEUX VAUT TARD QUE JAMAIS…

Celui-ci ne comprendra jamais qu’un titre enregistré 35 ans plus tôt au cours de sessions à 20 dollars le titre lui permette de connaître cette gloire tardive durant les trois dernières années de sa vie. Du festival de Newport aux salles de concert de Washington en passant par le festival Phidadelphie Folk, il laissera le souvenir d’un conteur et de chanteur inspiré mais encore plus celui d’un guitariste remarquable qui inspirera toute une génération de musiciens des années 60 comme Stephan Grossman ou Doc Watson, pour ne citer qu’eux.

 Car Mississippi John Hurt n’a absolument rien perdu de ses talents de guitariste et a continué à jouer durant toutes ces années. De cette dernière partie de sa carrière, on retiendra trois albums pour Vanguard Records et pratiquement tout son répertoire enregistré pour la Library of Congress. Toute l’œuvre du maitre est ainsi archivée telle un trésor et sa vie s’achève à Grenade (Mississippi) le 2 novembre 1966, où il décède d’une crise cardiaque.

DELTA BLUES ATYPIQUE

Le style de Mississippi John Hurt est un savant mélange de country music, de blues, de gospel, de bluegrass et de musique traditionnelle ancienne et populaire. Son jeu redoutablement fin et précis à la main droite en finger picking, avec ses basses régulières subtilement accentuées, peut être considéré comme une anomalie pour un musicien issu du Delta.

Ce type de jeu est en effet beaucoup plus fréquent sur la côte est des Etats Unis où il pourrait être apparenté à l’East Coast Blues d’un Blind Blake. A noter que le finger picking de Hurt est largement basé sur deux ou trois doigts (pouce, index et majeur).

Côté rythmique, le jeu de Hurt est très binaire, comme chez les pionniers du Delta. A noter un léger swing feel qui apparaît assez souvent mais est très subtil. Au plan harmonique, on n’est pas vraiment fidèle à la grille de blues traditionnelle. En effet, le style des pères fondateurs respecte souvent le principe des hollers. Dans ce cas, on a un riff unique basé sur un seul accord et de nombreuses variantes avec des liaisons mélodiques. C’est le cas dans un titre comme John Henry.

Par ailleurs, Mississippi John Hurt joue aussi des grilles basées sur plusieurs accords mais elles sont caractéristiques du country blues (que l’on retrouve aussi dans l’East Coast Blues) et donc proches de la country music ou parfois des ballades de la musique populaire. Mais on y retrouve les accords générateurs de la grille de blues classique dans la plupart des cas. Hurt ne joue pas à proprement parler en solo mais son jeu est basé sur des liaisons mélodiques en forme d’ornements sur les accords.

Ces liaisons mélodiques sont construites sur les gammes de blues aux différents stades mais comme elles partent généralement de la fondamentale de chaque accord, on peut considérer que les gammes de blues au troisième stade sont très représentées.

Hurt joue aussi en slide mais c’est moins fréquent. Dans ce cas, il conserve son jeu classique en finger picking en ajoutant de petites phrases au bottleneck. Dans l’ensemble, la sophistication précoce de son jeu est un élément majeur de son style impeccable.

Enfin, en consultant le site superbement documenté de Weenie Campbell, on s’aperçoit que Mississipi John Hurt utilise le plus souvent un accordage standard mais qu’il joue dans de nombreuses tonalités.

Il est aussi l’aise en Do qu’en Mi, en Ré, en Sol ou en La ce qui est rare chez les pionniers. Pour les open, il en utilise également, notamment lorsqu’il utilise le bottleneck et ce sont le spanish tuning (open de G) ou l’open de D.

GUITARES ET SESSIONS

Lors de sa redécouverte Hurt ne possédait pas de guitare. Quand il reprend les sessions live et les enregistrements, on peut le voir à dès 1963 avec une Gibson J-45 mais il lui préfére rapidement une Guild F30. Pour les sessions de Vanguard, il joue sur une Martin OM-45 de 1930 prêtée par Stefan Grossman. Pour écouter Mississippi John Hurt, on dispose de nombreux enregistrements parmi lesquels 1928 Sessions qui proposent de découvrir ses premières sessions. Un bijou!! Chez Vanguard, des publications plus récentes sont également à recommander comme Today! ou The Immortal Mississippi John Hurt.

JJ RÉBILLARD

Tous les accordages de Mississippi John Hurt
https://weeniecampbell.com/wiki/index.php?title=John_Hurt_Library_of_Congress_Recordings:_Positions/Tunings_and_Keys

John Henry (1965)
https://www.youtube.com/watch?v=VoRnce4nUAo

You Got To Walk That Lonesome Valley
https://www.youtube.com/watch?v=85BvT5X6WSo

King of the Blues Full Album
https://www.youtube.com/watch?v=C7gVZmzAsBo

Avalon Blues
https://www.youtube.com/watch?v=klcDgu2f_pQ


 



 

Rédigé le  6 août 2019 16:36  -  Lien permanent

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