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Blog JJ Rébillard

BLUES SECRETS

BLUES SECRETS : BIG BILL BROONZY (PART 1)

Après Charley Patton, Leadbelly, Lonnie Johnson et Mississippi John Hurt, un cinquième article pour cette nouvelle série de portraits consacrés aux légendes du blues. Ces portraits se veulent à la fois des stories, des histoires de vie mais aussi des analyses de style où vous découvrirez  tout ce qui façonne le son et le phrasé des légendes du blues. A noter que l’on s’intéresse ici spécifiquement aux guitaristes. Nous sommes toujours avec les pionniers et nous allons à présent découvrir l’un des fondateurs du Chicago Blues, Big Bill Broonzy, un virtuose dont le seul rival est Lonnie Johnson. 

UN LIEU ET UNE DATE DE NAISSANCE CONTROVERSÉS

Avant toute chose et comme pour les articles consacrés aux pionniers, je vous engage à relire l’introduction de cette rubrique Blues Secrets. Elle est consacrée aux hollers qui sont la base du langage blues et dont la trace est encore très présente chez les premiers bluesmen.

Le lieu et la date de naissance de Lee Conley Bradley dit Big Bill Broonzy sont très controversés. Selon Big Bill lui-même, il serait né à Scott dans le Mississippi alors que les recherches du célèbre historien du blues Robert Reisman indiquent le comté de Jefferson dans l’Arkansas comme lieu de sa naissance. Ensuite, la date n’est guère plus claire. Broonzy prétend qu’il est né en 1893, d’autres sources avancent l’année 1897 voire 1898, enfin, le livret de famille découvert après sa mort laisse à penser qu’il serait né en 1903. 

On préfèrera donc le juste milieu et l’année 1898 qui semble recoupée par plusieurs sources, notamment du fait qu’il a servi dans l’armée en Europe pendant la seconde guerre mondiale. Comme on le voit, avec les pionniers du blues, date et lieu de naissance prêtent souvent à d’interminables discussions mais le principal sujet reste évidemment la musique qu’ils ont distillée et l’héritage qu’ils nous ont transmis…

VIOLONISTE DE FORMATION

Issu d’une famille nombreuse qui ne compte pas moins de dix sept enfants, Bill passe sa jeunesse près de Pine Bluff dans l’Arkansas. Très précoce, il commence la musique à l’âge de 10 ans avec un violon…qu’il aurait selon la légende construit lui-même avec une boite de cigares en guise de caisse de résonance. Son oncle Jerry Belcher lui apprend des chansons issues du répertoire musical populaire et des spirituals. Bill a fort envie de partager ses premiers acquis et il commence rapidement à se produire avec Louis Carter, un ami guitariste  dans des fêtes locales, souvent religieuses.

Mais tout ceci ne dure pas très longtemps et on retrouve notre homme en 1915 : à priori âgé de 17 ans, Bill s’est marié, travaille comme métayer et ne joue plus de violon…sauf que la petite histoire raconte qu’on lui aurait offert 50 dollars et nouveau violon à condition qu’il joue quatre jours durant. Sa femme ayant un peu inconsidérément dépensé l’argent, Bill est obligé de jouer et se réconcilie ainsi avec son violon. Mais les caprices météo de l’année 1916 le ruinent et l’obligent à louer ses services à d’autres exploitants agricoles.

ET BIG BILL BROONZY DEVIENT GUITARISTE

Il est ensuite sous les drapeaux à partir de 1917 durant deux ans et combat ainsi en Europe à la fin de la grande guerre puis il quitte l’armée en 1919, s’installant dans la région de Litlle Rock, toujours dans l’Arkansas, avant de monter à Chicago en 1920.  

C’est là que Big Bill va passer du violon à la guitare et c’est un bluesman sonsgter du nom de Papa Charlie Jackson qui va lui apprendre l’instrument. En effet, joueur de banjo-guitar, de guitare et de ukulélé, ce vétéran est bien placé pour être le prof de Bill. 

Bien qu’il fasse accessoirement de multiples jobs pour joindre les deux bouts au début de ces années 20, l’activité principale de Big Bill reste la musique. Il se produit régulièrement dans des soirées et progresse rapidement à la guitare en se taillant une solide réputation. Et par l’entremise de Papa Charlie Jackson qui a ses entrées chez Paramount, il grave dès 1926 ses premiers 78 t. Son premier succès, Big Bill Blues date de 1928. Puis en 1930, le titre Saturday Night Rub révèle sa virtuosité et dès lors, le succès est là.

CHICAGO BLUES

Les années 30 sont un peu le premier âge d’or de Big Bill Broonzy. Il enregistre durant cette période au moins 300 titres en solo et presqu’autant comme accompagnateur chez Okeh Records, Bluebird, Columbia, Chess ou Mercury. Il se produit aussi beaucoup à Chicago dans les clubs du South Side et tourne avec Memphis Minnie. On le retrouve encore comme compositeur (il ne peut signer les arrangements du fait de ses contrats avec son label) pour des artistes et amis comme Washboard Sam (son demi-frère), Jazz Gillum, Tampa Red.

En effet, il est le roi des clubs de Chicago et a une grande influence sur la vie musicale de la ville. De ce fait, il peut aider bien des jeunes artistes qui enregistreront leurs premières faces grâce à lui. Memphis Slim ou Muddy Waters lui doivent certainement beaucoup à ce titre.

Durant les années 40, Big Bill élargit encore son spectre musical et encore une fois, le point de comparaison s’établit avec Lonnie Johnson. Des chansons comme Where The Blues Began avec Big Maceo au piano et Buster Benett au saxo, Martha Blues avec Memphis Slim au piano ou Key To The Highway sont représentatives de cette époque.

RETOUR AUX ORIGINES ET CONSÉCRATION EN EUROPE

A la fin des années 40, la nouvelle tendance se dessine pour le Chicago Blues qui s’électrifie et devient beaucoup plus dur avec ses guitares amplifiées. Big Bill indique la voie à suivre à de nombreux musiciens comme Muddy Waters ou Willie Dixon, mais choisit à l’inverse de ne pas suivre cette tendance et de revenir aux origines.

Il reprend donc sa guitare acoustique et réinterprète les thèmes folk et country blues qu’il n’avait plus jamais joués depuis son arrivée à Chicago. Il part en Europe où le public va lui réserver un accueil sans précédent pour un bluesman et se définit lui-même comme « un laboureur noir du sud » ou comme « le dernier des chanteurs de blues vivants ».

Et c’est en Europe entre 1951 et 1958 que Big Bill Broonzy devient un artiste absolument mythique, influence majeure de nombreux musiciens grâce aux nombreux concerts qu’il donne dans les clubs de folk et de jazz britanniques. On peut dire qu’il a initié la future scène blues anglaise et de fait le British Blues Boom. Bien des musiciens aux styles très variés revendiquent son influence comme Bert Jansch, John Lennon, Eric Clapton, John Renbourn, Rory Gallagher, Ray Davies, Steve Howe, Ron Wood ou encore Jerry Garcia pour n’en citer que quelques uns…

Mais malheureusement, après une vie riche et trépidante et une véritable consécration en Europe, Big Bill Broonzy meurt d’un cancer de la gorge en 1958. Son héritage est inestimable et il aura largement contribué à la diffusion du blues auprès de tous les publics. En effet, pour le public américain en général et pour le public noir de Chicago en particulier, ou encore pour le public blanc européen, il aura été un véritable ambassadeur du blues.

En attendant l'analyse complète du style de Big Bill Broonzy dans la seconde partie de cet article, vous pouvez déjà écouter quelques titres qui ont largement contribué en faire une véritable légende du blues, celle du dernier des chanteurs de blues vivants, comme il aimait s'autoproclamer. Donc, rendez-vous dans cette partie 2 où vous apprendrez tout sur le style du maitre (finger picking à 4 doigts, jeu note à note au pouce ou au médiator, formules rythmiques, tonalités , grilles et harmonies de prédilection, gammes utilisées, effets de jeu). A suivre...

JJ RÉBILLARD

POUR EN SAVOIR PLUS

Big Bill Blues Original Version 1928


Big Bill Blues 1935 Orchestral Version 


Saturday Night Rub 1930



Hey Hey (repris notamment par Eric Clapton dans son album culte Unplugged)




Rédigé le  13 nov. 2019 19:32 dans BLUES SECRETS  -  Lien permanent
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BLUES SECRETS : LEADBELLY

Après Charley Patton, un deuxième article pour cette nouvelle série de portraits consacrés aux légendes du blues. Ces portraits se veulent à la fois des stories, des histoires de vie mais aussi des analyses de style où vous découvrirez  tout ce qui façonne le son et le phrasé des légendes du blues. A noter que l’on s’intéresse ici spécifiquement aux guitaristes. Cette fois, et toujours au chapitre des pionniers, nous allons parler de Leadbelly.

UN MULTI-INSTRUMENTISTE PRÉCOCE

Avant toute chose et comme pour les articles consacrés aux pionniers, je vous engage à relire l’introduction de cette rubrique Blues Secrets. Elle est consacrée aux hollers qui sont la base du langage blues et dont la trace est encore très présente chez les premiers bluesmen. Second pionnier parmi les pionniers, le fameux Leadbelly de son vrai nom Walter Boyd dit Huddie Leadbetter, est né en Louisianne en janvier 1888, bien que certaines sources évoquent l’année 1889 et même parfois 1885. Toutefois, 1888 reste la version la plus plausible.

Il n’est pas seulement guitariste mais multi-instrumentiste et son premier instrument est un accordéon qu’il reçoit très jeune de son oncle puis il se met à la guitare mais on le retrouve aussi au piano, à la mandoline, à l’harmonica et même au violon. Arrivé au Texas à l’âge de cinq ans, Leadbelly est précoce, joue de la guitare et chante dès l’âge de 15 ans, puis c’est justement au piano qu’on le retrouve un an plus tard dans les maisons closes de Shreverport !

C’est le début d’une carrière mouvementée qui le voit rapidement parcourir les routes du Texas où l’on raconte même qu’il aurait servi de guide à Blind Lemon Jefferson. Marié à l’aube de la vingtaine et jeune père de famille, Leadbelly reste un coureur de jupons invétéré, grand bagarreur n’hésitant pas à se servir de son colt au besoin, comme en 1917 où il passe par les armes un rival à propos d’une sombre histoire de fille et écope de 30 ans de prison au pénitencier d’Angola. En raison de sa bonne conduite, il est éligible pour une libération anticipée le 1er août 1934. 

BLUESMAN OU SONGSTER ?

La longue séquence en prison est paradoxalement fondamentale pour la carrière musicale de Leadbelly car ses talents de guitariste s’y affirmeront. Il les utilise en effet pour distraire prisonniers et gardiens, un vrai bon public au bout du compte. Et ils vont aussi l’aider à sortir de prison car les frères Lomax, grands collecteurs de musique pour la Bibliothèque du Congrès entendent parler de lui et sont très sensibles à l’étendue de son répertoire et à sa carrière qui est déjà considérable, même si une bonne partie a pour toile de fond la prison.

Alan Lomax réussit l’exploit de faire libérer Leadbelly qui devient le chauffeur des deux frères qui l’enregistrent en 1933 et 1934 avant qu’il grave plus de 40 faces pour l’American Record Corporation dont 5 seulement seront publiées. L’essentiel du répertoire blues de Leadbelly date de cette époque (1935-1940) car son style évolue ensuite en s’éloignant de ses racines blues. Il est en effet bientôt le pionnier du nouveau courant folk urbain de Greenwich Village et on le retrouve aux côtés d’artistes comme Woodie Guthrie ou  Pete Seeger.

Durant les années 40, Leadbelly connaît une popularité croissante mais il s’éteint malheureusement avec la décennie en 1949, victime de la terrible maladie de Charcot. En résumé, bien qu’il soit un bluesman dans l’âme, notamment au début de sa carrière, Leadbelly est un songster ou raconteur d’histoires et son répertoire est très varié. Berceuses, chants de cow-boys, country songs, tout peut y passer avec Leadbelly et bien sûr le blues. Un style de blues que l’on peut considérer comme une variante du blues texan mais qu’il rendra bien plus populaire pour le public blanc que pour le public noir où son écho est plus limité. 

THE KING OF 12 STRINGS GUITAR

La guitare 12 cordes est apparue à la fin du 19ème siècle au Texas puis dans le New Jersey où la 12 cordes la plus célèbre est la Stella fabriquée par Oscar Schmidt. Son ambassadeur emblématique est certainement Leadbelly, autoproclamé the King of the 12 Strings Guitar. Comme l’homme, son style de guitare est puissant et il utilise avec personnalité sa Stella en pratiquant un jeu à base de basses alternées à différents tempos mais très impressionnant sur les tempos les plus rapides. Il se sert d’ailleurs principalement de ce type de battement.

Côté style, si vous voulez avoir la régularité et la puissance de jeu de Leadbelly, je vous conseille d’utiliser un onglet pour le pouce. En effet, s’il n’a jamais été considéré comme un virtuose à l’instar d’un Blind Blake, sa mise en place n’en demeure pas moins redoutable. Un autre point essentiel réside dans son accordage très particulier. Avec des cordes de fort tirant, il respecte les intervalles de l’accordage classique (E, A, D, G, B, E) mais il s’accorde régulièrement 5 demi-tons en dessous soit (B, E, A, D, F#, B) voire 6 demi-tons en dessous. 

Je vous donne ci-dessous un lien qui vous permet d’avoir tous les accordages utilisés dans l’album King of the 12 strings Guitar (Columbia) grâce au travail remarquable de Chris Berry & Andrew Mullins…Ca laisse rêveur. On trouve plus rarement des open tunings, mis à part l’open de G (D, G, D, G, B, D) lorsqu’il joue (assez rarement) en slide comme dans Packin’ Trunk. Côté harmonique, Leadbelly utilise bien sûr les séquences classiques du blues mais le format en 12 mesures n’est pas fréquent.

Les accords sont les 3 accords générateurs (E, A, B en E) mais leur distribution n’est la pas la même que dans la grille classique et sont souvent répartis sur des cycles de 8 mesures. Ceci est assez logique lorsque l’on sait que son jeu s’inspire autant des country songs que du blues.

Les liaisons mélodiques sont principalement exécutées sur les basses et constituent souvent des riffs qui peuvent être considérés comme les bases du blues moderne et du rock. Enfin, sur le plan rythmique, on est très binaire et le ternaire apparaît seulement et assez rarement sous forme d’un léger swing feel.

Parmi les titres les plus connus de Leadbelly, Where Did You Sleep Last Night est certainement la balade bluesy number one, notamment du fait de la reprise de Nirvana.

Mais si vous voulez écouter son blues, alors il y a Packin’ Trunk, Becky Deem She Was a Gamblin’ Girl, Four Day Worry Blues, Ox Drivin Blues ou T.B. Woman Blues, titres que vous trouverez dans le fameux album King of the 12 strings guitar.

Car même s’il s’était ainsi autoproclamé, Leadbelly était vraiment le roi de la 12 cordes...

L’album essentiel : King of the 12 strings guitar : https://www.youtube.com/watch?v=beMmfjusc0I


Les accordages de l’album King of the 12 strings guitar : https://weeniecampbell.com/wiki/index.php?title=Leadbelly_Guitar_Keys_and_Positions

JJ RÉBILLARD



Rédigé le  28 mai 2019 19:32 dans BLUES SECRETS  -  Lien permanent
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BLUES SECRETS : CHARLEY PATTON

Voici une nouvelle série d’articles en forme de portraits consacrés aux légendes du blues. Ces portraits se veulent à la fois des stories, des histoires de vie mais aussi des analyses de style où vous découvrirez  tout ce qui façonne le son et le phrasé des légendes du blues. On va remonter le temps et naturellement commencer avec les pionniers. A noter que l’on s’intéressera ici spécifiquement aux guitaristes.

AU CŒUR DU DELTA

Avant toute chose et comme pour les articles consacrés aux pionniers, je vous engage à relire l’introduction de cette rubrique Blues Secrets. Elle est consacrée aux hollers qui sont la base du langage blues et dont la trace est encore très présente chez les premiers bluesmen. On commencera donc avec le pionnier des pionniers, le plus âgé, même s’il n’a que quelques années de plus que ses illustres contemporains comme Lonnie Johnson ou Blind Blake. 

J’ai bien sûr nommé le grand Charley Patton dont la place dans l’histoire du blues est de tout premier ordre. Charley Patton est vraisemblablement né en 1891, bien que certains situent sa naissance en 1881, ou en 1885 voire en 1887. Considéré comme Africain-Américain, notre homme avait toutefois le teint plutôt clair et l’on pense que ses origines étaient mixtes, à savoir blanches, noires et autochtones avec une grand-mère cherokee.

Né près de la ville d’Edwards dans le Mississippi, Charley Patton a passé l’essentiel de sa vie dans le Delta. Il grandit dans la plantation de Will Dockery, apprenant la guitare à l’aube du XXème siècle alors qu’il est âgé d’une douzaine d’années, auprès d’un certain Earl Harris qui lui apprend ses premières chansons. Il rencontre également rapidement le musicien Henry Sloan qui joue une forme primitive de blues, un peu comme Texas Alexander au Texas. Son jeu évolue rapidement, il progresse et son oncle Ezell Chatmon fait appel à lui pour l’accompagner dans son string-band.

UNE INFLUENCE MAJEURE

A noter que la famille Chatmon (les enfants d’Ezzel, Bo, Sam et Lonnie) formeront avec leur frère adoptif et guitariste Walter Vincson les fameux Mississippi Sheiks en 1926. Puis Charley Patton commençe une carrière itinérante qui suit le cours du Mississippi. Sa popularité va croissant et il rencontre de nombreux musiciens et guitaristes de blues comme Willie Brown qui sera notamment son sideman et qui enregistrera quelques titres avec lui pour Paramount Records. A noter que le grand bluesman Tommy Johnson a beaucoup appris de Brown et Patton en matière de guitare. On peut dire qu’ils furent ses plus grandes influences. 

Charley joue aussi avec un certain Robert Johnson et sera encore le prof de guitare d’Howlin’ Wolf. Autant dire que le musicien aura eu une influence considérable et aura écrit l’une des plus grandes pages de l’histoire du blues. Il est également l’un des premiers bluesmen du Mississippi à avoir enregistré. Nous sommes alors en 1929 et Patton a certainement dépassé la quarantaine. Son style qui s’est forgé dans les deux premières décennies du XXème siècle est arrivé à maturité. Il enregistre en tout une bonne quarantaine de titres, d’abord pour un certain Speir, propriétaire d’un magasin de disques puis pour Paramount. 

Malheureusement, la carrière discographique de Charley Patton ne dure pas très longtemps car il meurt en avril 1934 d’une crise cardiaque, peu de temps après avoir gravé ses dernières faces à New York. Côté style, c’est très riche et notre homme laisse derrière lui un héritage inestimable. Son répertoire est d’une grande diversité et l’on y trouve bien sûr beaucoup de blues mais aussi du ragtime, des hillbilly songs ou folk songs, des ballades empruntées à la musique rurale blanche de la fin du XIXème siècle et autres formes de country dance music.


UN STYLE DE GUITARE UNIQUE

Son style de guitare est assez unique en son genre, basé sur un finger picking plutôt élaboré pour l’époque, ponctué de percussions sur le corps de sa guitare. Il utilise aussi beaucoup le bottleneck en jouant en lap-style avec la guitare posée sur ses genoux. De ce fait et comme beaucoup de pionniers, il affectionne particulièrement les open-tunings, notamment l’open de G (D, G, D, G, B, D), ce qui simplifie le jeu et permet de se concentrer sur la performance vocale tout en ayant un solide accompagnement.

Mais ce n’est pas tout et vous avez dû vous en apercevoir si vous avez essayé de transcrire des titres de son répertoire. Ainsi, il s’accorde fréquemment un demi-ton au dessus, voire un ton ou ce qui est encore plus rare un ton et demi au dessus. Vous n’avez certainement jamais joué avec un accordage aussi haut mais il facilite le jeu en slide du fait de l’action plus haute des cordes (distance entre les cordes et le manche).

Donc, vous êtes prévenus, attention à la casse !! Côté rythmique, on est souvent binaire, comme chez beaucoup de pionniers. Son jeu en accords est basé sur les open tunings, ponctué de lignes mélodiques en forme de liaisons le plus souvent réalisées au bottelneck et construites sur les gammes de blues à tous les stades, les gammes au 3ème stade étant les plus représentées.

Son chant est à l’image du personnage, avec un phrasé assez haché et percutant. Patton avait en effet la réputation d’un individu assez violent, coureur de jupons, n’hésitant pas à jouer des poings à l’occasion. Fidèle aux hollers primitifs, son phrasé vocal est en forme de question-réponse avec les percussions qu'il effectue en tapant sur le corps de sa guitare ou avec son jeu rythmique et mélodique. 

Charley Patton utilise une guitare Stella Grand Concert que l'on peut entendre dans ses enregistrements. Parmi ses plus grands titres, on retiendra Down The Dirt Road Blues, Banty Rooster Blues, Poney Blues, High Water Everywhere (qui évoque les crues légendaires et destructrices du Mississippi), Tom Rushen Blues, High Sheriff Blues, Hammer Blues pour ne citer que les plus célèbres. Je vous donne quelques liens pour écouter le grand Charley Patton dont l’influence fut absolument majeure. Enfin, la leçon de Pete Madsen sur Acoustic guitar me semble tout à fait remarquable pour comprendre son style et son jeu.
JJ RÉBILLARD

Rédigé le  15 mai 2019 18:08 dans BLUES SECRETS  -  Lien permanent
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BLUES SECRETS (INTRO)


LES BASES DU PHRASÉ BLUES : HOLLERS ET SYSTÈME QUESTION-RÉPONSE

Les hollers sont à la base du langage blues et de toutes les musiques improvisées. Dès le XIXème siècle, les noirs qui travaillent dans les champs de coton chantent souvent des hollers pour se donner du courage.

Ce sont des phrases aux lignes mélodiques variables, lancées par un meneur auquel répondent ses compagnons de travail. Le blues est alors essentiellement vocal et il n’y a aucune métrique ni carrure : ce sont les paroles qui structurent le rythme et le temps, et les hollers peuvent durer indéfiniment.

Si vous voulez écouter des hollers, je vous conseille vivement l’album de The Library Of Congress – Archive Of Folk Culture, Afro-American Spirituals, Work Songs, And Ballads, notamment le titre Long Hot Summer Days par Clyde Hill.

Il illustre parfaitement les hollers avec la phrase initiale du meneur de jeu à laquelle répondent les autres travailleurs, une séquence qui peut se répéter ainsi jusqu’à la fin des temps.


Dans le même genre, Long John (anonyme) est également excellent, accompagné d’un beat ultra primaire et binaire ou chaque temps est ponctué par un coup qui pourrait être frappé à l’aide d’un simple manche de pioche.

Et d’autres titres du même album qui ne sont pas toujours des hollers, valent carrément le coup d’être écoutés, comme Jumping Judy qui pourrait être considéré comme l’ancêtre de Susie Q.

UN ART TYPIQUEMENT AFRICAIN

A la base, le holler est un art typiquement africain. Il n’y a aucune métrique ou carrure. Tout est fonction du texte et l’accompagnement éventuel s’adapte naturellement.

Côté rythme, les débuts du blues sont plutôt binaires et les formules sont proches de la musique africaine sur ce plan. Cette technique est exportée en Amérique lors des grandes migrations liées à l’esclavage et on la retrouve d’abord au Texas avec le grand Texas Alexander ou dans le Delta, Charley Patton étant à cet égard le deuxième pionnier.

Le phrasé de ces premiers bluesmen est exclusivement basé sur des hollers. En général, la question est posée avec la voix et la guitare répond. C’est le fameux système question-réponse.

On l’a vu précédemment, à ses débuts, ce dialogue intervient entre les voix puis entre la voix et la guitare. Mais le système question réponse peut également s’appliquer entre deux instruments, la guitare et le piano par exemple, deux guitares, ou entre le chanteur et le musicien comme Texas Alexander et son guitariste Lonnie Johnson.


UNE SOURCE D’INSPIRATION INÉPUISABLE


Enfin, le dialogue peut s’établir avec soi-même, lorsque le chanteur est également musicien, le plus souvent guitariste, ou même lorsque le musicien pose la question et y répond lui-même.

Un système qui est donc parfaitement universel puisqu’on peut l’appliquer en toutes circonstances et l’adapter à toutes les situations.

Le holler est donc la forme de blues la plus roots, en parfaite osmose avec ses origines.

Pour les guitaristes de blues et pour tous les musiciens en général, les hollers sont une source d’inspiration inépuisable qui permet de donner un sens immédiat au phrasé.

Il est très authentique et établit une parfaite communication avec le public.

Le mois prochain et ce n’est pas un poisson d’avril, je vous proposerai deux séqences pour découvrir les hollers d’un point de vue guitaristique.


La première sera ultra simple, basée pour la question sur un phrasé lead, avec une réponse en forme de silence (et oui, la musique est l’art du silence comme disait un certain Miles Davis).

La deuxième sera plus complexe avec un système question-réponse mélodique et harmonique que vous pourrez jouer seul (dans ce cas, il y a un bon travail de préparation), ou en groupe à deux voire trois guitares. La première séquence est disponible ici : http://www.jjrebillard.fr/PBCPPlayer.asp?ID=1848970

Et la deuxième séquence ici : https://jjrebillard.oxatis.com/PBCPPlayer.asp?ADContext=1&ID=1852905
JJ RÉBILLARD
Rédigé le  31 mars 2017 20:09 dans BLUES SECRETS  -  Lien permanent
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